Des dizaines de milliers de personnes toujours déplacées dans le sud des Philippines

Date Publish: 
11/07/13
Region-Country: 
Philippines / Asia fr

Il y a deux mois à peine, la cité historique de Zamboanga, dans le sud des Philippines, a été le théâtre de violences qui ont opposé les combattants du Front de libération nationale Moro aux forces gouvernementales. La ville a été paralysée pendant plusieurs jours, et porte encore les traces des combats. De nombreux soldats, militants et civils ont été tués et une personne sur six, dans cette ville de 775 000 habitants, a fui sa maison.

(Voir le reportage photographique)

 

 

Sur le front de mer de Cawa Cawa vivent des centaines de familles, principalement de la tribu des Badjos, des marins aujourd’hui musulmans souvent appelés « nomades des mers ». Ce boulevard, jadis élégant, est aujourd’hui une ruche humaine qui vit en permanence sous la menace d’une catastrophe, tandis que camions et voitures grondent à côté d’enfants jouant dans la rue et que leurs mères font la cuisine sur des réchauds à charbon, serrées les unes contre les autres dans des tentes bondées.

Ces personnes viennent, pour la plupart, de Rio Hondo et de Mariki, des banlieues voisines situées en bord de mer. L’endroit qu’elles ont quitté, le « Campo Muslim » de Rio Hondo, ressemble maintenant à l’enfer. Cette banlieue naguère animée a été réduite en cendres, à l’état de métal tordu et brûlé.

Le jour de notre visite, les habitants ont eu l’autorisation de revenir sur les lieux du désastre pendant 48 heures pour récupérer ce qu’ils pouvaient. Très peu de choses, le plus souvent. Beaucoup ne sont même pas sûrs de reconnaître l’endroit où se trouvait leur maison. Mais – et c’est une scène déchirante – ils marquent leur territoire avec de la ficelle et des drapeaux dans l’espoir de pouvoir un jour la reconstruire. Mais avec quoi ?

Gapur Nasilin, âgé de 46 ans et père de trois enfants, m’interpelle. Il a perdu son emploi d’agent de sécurité (il n’y a plus rien à protéger ni personne contre qui se protéger), alors il achète du poisson et le revend au marché pour 50 à 100 pesos (entre 1,25 et 2,50 dollars E.?U.) par jour. Le fruit de toute une vie de travail est parti en fumée. « Je ne sais plus où j’en suis », dit?il. « Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire. »

En fait, il a quand même une idée. Il envisage de contacter ses anciens camarades de classe pour voir s’ils peuvent l’aider, surtout ceux qui travaillent à l’étranger. Cet homme bon et honnête, de deux ans mon cadet, dont le visage porte les marques d’une tristesse infinie  accumulée en deux mois, est au bord des larmes.

Si Rio Hondo ressemble à l’enfer, Mariki donne l’impression d’être une autre planète. La baie est jonchée de centaines et de centaines de pieux sortant de l’eau. Jusqu’au début de septembre, ils soutenaient les habitations d’une communauté de Badjos unique en son genre, construites sur ces pilotis. Pratiquement toutes ces maisons se sont tout simplement volatilisées lors de la flambée de violences qui s’est produite lorsque l’armée est venue déloger des militants du Front.

Le centre-ville a mieux tenu le choc que Rio Hondo ou Mariki mais, le jour de notre passage, on se serait cru à Beyrouth pendant la guerre civile, ou à Mogadiscio dans les années 1990. Il ne reste plus aucun toit, ni aucune fenêtre intacte. Tous les murs sont criblés de balles, et chaque arrière-cour a été dévastée par le feu, si bien qu’on ne sait plus distinguer l’intérieur de l’extérieur d’une maison. Je suis pétrifié à la vue d’un lampadaire tellement criblé de balles qu’il ressemble à une râpe à fromage géante. Il fait plus de 30° C dans ces rues étrangement calmes, et pourtant je frissonne.

Les habitants de ce quartier sont encore hébergés à la « Tribune », alias le stade Joaquin F. Enriquez Memorial. L’entrée donne sur la rue qui longe la côte, ce qui signifie que les personnes déplacées sont alignées le long de l’esplanade et dans l’enceinte du stade. A l’intérieur, l’OIM, le Département de la protection sociale et du développement et d’autres organismes répondent aux besoins les plus essentiels de 21 000 personnes (elles étaient 120 000 au plus fort de la crise).

Malgré les efforts considérables des organisations humanitaires et du Gouvernement, c’est crasseux et nauséabond. Une vase de couleur verte obstrue les fossés de drainage, et les enfants pataugent dans une boue putride qui arrive à la hauteur de leurs tibias. Ils sont pieds nus. C’est chaotique et enfumé ; il fait chaud et, le soir, ça grouille d’activité. Dieu seul sait à quoi pouvait ressembler cet endroit lorsque six fois plus de personnes y mangeaient, buvaient, déféquaient et dormaient, ou ce qu’il adviendrait si Mindanao était dévastée par un typhon, la saison des tempêtes ne faisant que débuter…

L’OIM a déjà donné des bâches, des réchauds, du charbon et des lampes solaires à des milliers de personnes déplacées, et elle construit des dortoirs en bois pour les familles à l’intérieur du stade. Elle assure aussi, conjointement avec le Gouvernement, la direction de la coordination et de la gestion des camps.

Le Chef de mission de l’OIM aux Philippines, Marco Boasso, déclare que l’Organisation espère participer à une action multipartite visant à ramener durablement la stabilité à Zamboanga et dans la région environnante. « S’il est vrai que nous privilégions la fourniture de secours d’urgence à des personnes vivant dans des conditions extrêmement difficiles, nous sommes conscients que ce n’est qu’une solution provisoire. La prochaine étape consiste à offrir un hébergement plus sûr. C’est pourquoi, nous avons commencé à construire des dortoirs. Les familles, surtout les femmes et les enfants, pourront ainsi vivre plus en sécurité et plus dignement. »

« Cependant, pour garantir la stabilité et empêcher un nouveau déracinement de la population, il faut des moyens de subsistance et des infrastructures qui fonctionnent, de façon que les gens ne soient pas en proie au mécontentement et enclins à se tourner vers des solutions plus radicales. Nous sommes prêts à collaborer avec le Gouvernement, les communautés et la société civile pour aider Zamboanga à se remettre de cet épisode douloureux. »