Quand rentrer au pays est un périple meurtrier, « la honte est le pire ennemi du rapatrié »

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03/01/19
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Assisted Voluntary Return and Reintegration

Dakar - Le périple de six jours dans les eaux agitées pour rejoindre les Iles Canaries depuis Dakar, la capitale du Sénégal, n’a pas brisé Moustapha. Ni les nouvelles des naufrages des cinq autres bateaux partis en même temps que le sien : aucun survivant n’a été retrouvé parmi les centaines de passagers. 

« J’ai eu la chance d’y arriver, malgré les difficultés : le vent, le froid, les vagues de 20 mètres », confie-t-il depuis chez lui, dans la ville de pêcheurs de Thiaroye-sur-Mer, en périphérie de la capitale sénégalaise. 

Mais si le périple n’a pas brisé Moustapha, c’est un autre événement qui a failli le détruire : rentrer au pays les mains vides. De retour à Thiaroye en 2006, Moustapha a été confronté au mépris de ses voisins. Les membres de sa famille ont refusé de l’héberger. Il était une « tare ». 

« Ici au Sénégal, il n’est pas dans notre culture d’accepter quelqu’un qui a essayé de migrer et n’a pas réussi », explique le jeune homme. Découragé et seul, il avait honte d’avoir déçu sa famille, à qui il avait promis un avenir meilleur. « Si j’avais pu me suicider à cette époque, je l’aurais fait. » 

Au Sénégal, de nombreux migrants de retour rentrent après des périples traumatisants et se retrouvent exclus de leurs familles et communautés. L’absence ou le peu de soutien social ou psychologique pousse certains à se suicider. Des chercheurs et des groupes locaux de soutien aux rapatriés font état de plusieurs cas ces dernières années. Pour chaque migrant qui se suicide, des dizaines d’autres souffrent en silence, comme Moustapha. 

Les services de santé mentale sont limités au Sénégal - qui compte environ 30 psychiatres pour 14 millions d’habitants - explique un fonctionnaire du Ministère de la santé. « Rentrer au pays peut être vu à tort comme un processus facile et non problématique car les migrants se réintègrent et se réinstallent dans leur lieu d’origine, au sein de leur communauté et de leur famille. Cette présomption ne tient pas compte de la complexité émotionnelle, sociale et culturelle et des difficultés de réajustement auxquelles sont confrontés les rapatriés », déclare Gaia Quaranta, psychologue pour le Bureau régional de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale basé à Dakar. 

« A leur retour, certains migrants peuvent être confrontés à des réactions psychologiques négatives comme la honte et la culpabilité, la sensation d’avoir échoué, le désespoir, le manque d’estime de soi, la frustration ou la colère. Il est important de leur faire comprendre que ces réactions sont normales dans des situations difficiles comme la crise libyenne. Le soutien psychosocial est donc fondamental et a pour but de renforcer le bien-être psychosocial du migrant et de favoriser sa résilience », ajoute-t-elle. 

« Pour ces migrants souffrant déjà de troubles mentaux ou de vulnérabilité psychosociale, et dont l’état de santé mentale pourrait avoir été aggravé pendant la migration, une prise en charge psychiatrique ou psychologique spécialisée peut être requise », déclare Gaia Quaranta. 

Parfois, la meilleure chose à faire pour aider un rapatrié est de lui parler. Pour empêcher que d’autres ne tombent dans ce type de désespoir, Moustapha a créé un groupe de soutien à Thiaroye pour les migrants de retour. 

« Si une personne a ‘échoué’, nous devons faire un pas vers elle, lui parler et lui dire : « ce n’est pas la fin du monde », explique-t-il. « On peut rester ici, gagner sa vie ici et nourrir sa famille ici. » 

La plupart du temps, les jeunes hommes de Thiaroye se rassemblent autour de lui dans l’atelier de menuiserie, maintenu à l’ombre par des portes récemment peintes, séchant au soleil. Autour de quelques verres d’attaya, le thé local, ceux qui sont rentrés parlent à d’autres qui rêvent encore de partir. Ils échangent sur leurs difficultés, leurs échecs et leurs craintes et parfois, les esprits s’échauffent. Mais ces hommes ne sont plus seuls pour faire face à la souffrance et à la honte. 

Les statistiques sur le suicide des rapatriés sont difficiles à obtenir. Dans un pays où les pratiquants religieux sont à 95 pour cent musulmans, le suicide est tabou et ce type de décès est souvent non déclaré par la famille ou non identifié par les autorités. 

Il n’y a pas vraiment non plus de statistiques officielles sur le suicide en général au Sénégal. « A Dakar, les décès par suicide sont peu courants et leur nombre est probablement sous-estimé en raison d’obstacles socioculturels, religieux ou économiques et des vides juridiques », a conclu Mohamed Maniboliot Soubah, professeur d’université, dans une étude de 2013. 

« Dans ces cas de suicide, certains avaient du mal à gérer le retour », déclare Aly Tandian, président du Groupe d’études et de recherches sur le genre, l’environnement, la religion et la migration, basé à Saint-Louis. Au fil de ses recherches sur la migration, il a recensé les suicides des migrants sénégalais à l’est du pays, ainsi qu’au Niger. 

Souvent, le soutien social, ou plutôt l’absence d’un tel soutien, est un facteur majeur dans la souffrance. « S’ils avaient quitté une chambre, cette pièce est occupée par d’autres. On leur fait comprendre que l’on ne veut pas d’eux. Cela provoque détresse et isolement et certains arrêtent même de s’alimenter. Ces personnes sont fortement atteintes », explique-t-il. 

La honte est le pire ennemi du rapatrié. « La famille est souvent trop impliquée dans le processus de migration car le départ est associé à la réussite », déclare Papa Lamine Faye, professeur en psychiatrie à l’hôpital de Fann. « La famille contribue souvent au départ en ayant vendu du bétail et fait des sacrifices pour rendre le projet possible. Le migrant, sur qui tous les espoirs reposent, revient et il a honte car il sent le rejet de sa famille », explique-t-il. 

Quand un migrant revient, « il a besoin de soutien moral », déclare Djibril Dioum, qui a migré et est rentré à trois reprises. Après le naufrage de son bateau dans l’Atlantique en 2006, il raconte que le soutien de sa famille et de ses amis et la possibilité de parler de son expérience l’ont aidé à surmonter le traumatisme.

Vice-président de Migration et Développement Yaraax, un groupe de soutien aux rapatriés basé dans une autre ville de pêcheurs en périphérie de la capitale connue pour son fort taux de départs, Djibril Dioum tente désormais de recréer ce soutien lorsque d’autres rentrent dans la ville de Yaraax-Hann. 

« Lorsqu’un individu dans cet état est de retour, il faut savoir comment l’accueillir, comment lui parler, comment l’aider à traverser cette période difficile. Sinon, il peut se renfermer, avoir des pensées négatives conduisant au suicide ou à l’alcoolisme », déclare Magath Diop, président du groupe. 

A Yaraax-Hann, des sessions de formation avec des psychologues, des rapatriés et des membres de la société civile apprennent aux migrants et à leurs familles comment aider leurs proches au mieux et le groupe se rend chez des migrants et des rapatriés, si nécessaire. 

Pour certains, la migration en elle-même est une tentative de suicide. « Celui qui se suicide ira en enfer. C’est interdit », déclare un imam du nord de Dakar, qui a demandé à ne pas être identifié. « Nous savons que le périple sera dangereux et potentiellement meurtrier. Tout ce que fait un musulman qui peut provoquer la mort est interdit. »

Depuis 2017, l’OIM a fourni un soutien psychosocial à plus de 6 000 rapatriés en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale dans le cadre de l’Initiative conjointe UE-OIM pour la protection et la réintégration des migrants, financée par le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique et mise en œuvre par l’OIM dans 26 pays africains. 

« Nous devons œuvrer aux niveaux familial et communautaire pour réduire les risques de marginalisation et d’exclusion sociale, qui constituent des facteurs de risque pour leur bien-être psychosocial. Dans le même temps, compte tenu de la difficulté à accéder au soutien psychosocial, nous devons faciliter la réactivation des mécanismes de soutien social, comme les groupes d’entraide », conclut Gaia Quaranta, de l’OIM. 

Pour mieux répondre aux multiples besoins psychosociaux des rapatriés, l’OIM cherche à créer des synergies avec des acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux afin de protéger et promouvoir le bien-être psychosocial. Au Sénégal, l’OIM fournit des soins de santé mentale et un soutien psychosocial aux rapatriés dans les régions où les retours sont nombreux, en particulier à Tambacounda, Kolda, Seidhou et Ziguinchor. 

Le soutien psychosocial est fourni à travers différentes activités : premiers soins psychologiques, séances de thérapie individuelle, identification des soins de santé mentale spécialisés et renvoi vers ces services, médiation familiale, groupes de soutien psychosocial, intégration du soutien psychosocial dans les activités de subsistance et pendant les formations à la gestion d’entreprise, ou encore activités de renforcement des capacités pour améliorer la capacité technique des partenaires gouvernementaux, non gouvernementaux et de la société civile à répondre aux besoins psychosociaux des rapatriés et de leurs familles. 

Cet article a été écrit par Anna Pujol-Mazzini et adapté par le Bureau régional de l’OIM pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. 

Pour plus d’informations, veuillez contacter Florence Kim, Bureau régional de l’OIM pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, Tel. +221786206213, Email : fkim@iom.int

  • Un imam lisant le Coran à Dakar - par Anna Pujol-Mazzini pour l’OIM

  • Moustapha et un groupe de jeunes Sénégalais - par Anna Pujol-Mazzini pour l’OIM